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 [pv] Enola Gay

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MessageSujet: [pv] Enola Gay   Jeu 8 Mar - 18:04

« Je rêve beaucoup de la mer, en fait. Je n’avais pas tant remarqué que ça. Autant il y en a un que je fais toujours –dont je t’en ai parlé- autant il y en a un autre qui est beaucoup plus rare et à la fois beaucoup plus fort. Mes rêves ne sont jamais uniques, je les fais toujours au moins deux fois. Je ne pensais pas rêver tant que ça, mais je me rends qu’en fait si quand j’en parle brièvement à des amis. Ils sont toujours dans les mêmes tons. Il y a rarement d’extrêmes entre eux, ils se déroulent souvent alors que l’aurore monte, ou quand le crépuscule culmine, quand le chien hésite encore avec le loup. Mais pas cette fois… »

Thomas était debout, devant une toile. Tout un groupe de personnes ébruitait la salle derrière lui, amassé sur la peinture la plus imposante et la plus élaborée de la galerie. Lui, il franchissait les barrières et restait planté devant une toile de taille moyenne, voire petite. Il semblait revoir les mouvements des corps qui se tortillent comme des vers, il semblait entendre les rire explosant comme le fracas d’un verre qui explose au sol.

« On était sur un petit bateau de croisière, genre love-boat. Ils riaient, la musique faisait vibrer les corps, et moi… moi je me sentais mal. En réalité je ne suis jamais parti en croisière, je n’ai jamais fait de fêtes sur un bateau et pourtant, j’en ai fait des fêtes et des bateaux. Donc, dans cette partie bien avancée, je prenais l’air en me tenant le ventre. J’étais encore mince à l’époque, j’étais jeune et je ne portais pas encore la moustache. Il faut dire que se retrouver dans une situation défavorable quand vous êtes plus ou moins charmant, ça n’avait rien de bon. Ni de beau, d’ailleurs… »
Thomas avait fait une petite pause pour allumer une cigarette.
« M’enfin c’est pas le sujet… dans ce rêve je m’endors. C’est un peu perturbant… au final. Quand je me réveille, je ne sais pas si c’est réellement moi ou le moi de mon sommeil. C’est assez éloquent que je m’endorme dans mon rêve. Sur ce bateau, je ne me sens pas très bien mais ça n’a rien à voir avec le mal de mer. J’ai comme peur d’arriver au bout, d’arriver jusque là-bas et voir ce qu’il y a. Peur à en vomir… et le moi de mon sommeil s’endort, au bout d’un moment, sur le pont. Je m’endors toujours quand j’ai de grosses angoisses. Je sombre dans le sommeil, même aujourd’hui… »

Ca lui était arrivé récemment : alors qu’il avait rendez-vous avec une amie, son neveu et lui, il s’était retrouvé projeté dans le ciel, dans une capsule étroite. Il avait été tétanisé durant tout le vol. Il avait abandonné les deux jeunes gens (en réalité, Ambroise était parti avant lui), était descendu dans les profondeurs du métro et une fois installé dans son siège, il avait sombré. Puis, il s’était réveillé en rencontrant les yeux d’une femme qu’il n’oubliera pas. Tout ça pour dire qu’on n’abandonne pas les mauvaises habitudes.

« Le moi de mon sommeil fait aussi un rêve et je crois que c’est ce songe qui me touche autant. Pa le mien, moi le véritable, mais le sien, le moi de mon sommeil : je suis évanoui sur le pont et je rêve du moment où une femme arrive et me prend. Elle est immense et belle, peut-être trop même. Ses longs cheveux humides sont noirs et tirés, ils dévoilent un visage fin, anguleux, aux yeux indescriptiblement ourlés de splendides cils. Je suis minuscule en face d’elle et elle m’emporte loin. Je suis accroché à son ventre, je regarde le bateau de loin, brûlé vif. »

A ce moment-ci de son récit, dans l’après-midi pluvieux où ils avaient partagé une cigarette dans un sofa moelleux, il avait ressenti le besoin pressant de préciser une chose apparemment anodine, mais qui le faisait passer pour tout autre chose que le commun des hommes :

« Quand je parle de la beauté de cette femme, il ne faut pas voir de fantasme là- dedans. On peut trouver quelque chose beau sans le désirer. On souhaite le revoir, à la limite, mais on ne le veut pas forcément. Je ne sais pas pourquoi cette femme m’a marqué –en plus elle n’est pas le sujet principal du songe à mes yeux– peut-être parce qu’elle est gigantesque, ou parce qu’elle a des yeux improbables… »

Mais il ne s’était pas attardé sur son rêve et avait fini par parler des yeux d’une autre femme, plus banale, mais plus accessible.
C’était agréable de parler avec Hermia. Elle n’était pas pressante, elle ne se moquait pas trop lourdement de vous. C’était une jeune fille sage, mais maligne. Sa voix restait calme, égale à elle-même, les tons ne montaient pas. Tout restait calme… oh ! La jeune femme savait se lâcher, ce n’était pas ça, ce n’était pas une question de réserve. Juste de force tranquille. Alors ils avaient ri en parlant de cœur.

Un après-midi, semblable à un autre, alors qu’il était au bureau, il avait répondu distraitement au téléphone. C’était elle, qui lui rappelait au sujet du rêve. Etrangement, il a très peu de souvenirs de cette heure où il avait accepté que l’illustration de son songe soit exposée. Il disait toujours oui sans réfléchir quand il s’agissait des jeunes. Il n’avait même pas vu le tableau !
Ce soir était une première et il regardait la peinture d’un œil perplexe, cherchant la faille. Ca le rendait tout étrange de se trouver face à ce tableau. Son subconscient avait une matière ; l’illusion, l’hallucination, étaient palpables, on pouvait les frôler du bout des doigts. Il avait devant lui un rêve et c’était le sien. Il commençait à douter de son importance de ce songe, de cette femme, de cette mer et de ce bateau, du feu, des rires et des applaudissements.
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Dim 11 Mar - 14:50

    Je ne me souviens plus du jour où j’ai rencontré Thomas Williams. Pour moi il n’était qu’un homme à l’allure sympathique qui accompagnait une de mes fidèles clientes acheter du thé dans la boutique de madame Oxburry à Covent Garden. J’aimais beaucoup Pebble, elle était vraiment agréable, jolie et souriante, quelques fois elle s’installait à une table et il nous arrivait de discuter, mais quand Thomas venait avec elle, elle ne s’attardait jamais longtemps. Une rencontre ça ne signifie parfois pas grand-chose. Celle-là ne m’avait pas marquée. En revanche, le jour où j’ai découvert l’homme qu’était Tom, je m’en souviens très clairement, et jusque dans les moindres détails.
    C’était une journée pluvieuse. J’entends encore les talons de mes bottes faire clapoter les flaques, la douce mélodie de l’eau ruisselant sur mon parapluie, et les quelques gouttes qui perlaient au bout de mes cheveux. Je me rappelle cette odeur, le bitume mouillé qui engourdissait mes sens. C’était l’air de la grande ville, le même qu’à Paris et pourtant il était différent car je marchais seule ce jour-là. Je me rendais à une exposition, le vernissage d’un artiste qui exposait à la même galerie que moi. Comme tous les autres j’avais reçu ce petit carton bleu cyan et comme je n’avais rien de mieux à faire, je m’y suis rendue.
    Il faut savoir que pour moi, c’était une situation bien particulière. C’était juste le lendemain de mon entrevue avec Raphaël au parc, et pour la première fois depuis des semaines, j’avais passé une nuit complète et sereine. Quand on est sujet aux insomnies, chaque somme ainsi passé sans encombre dans les bras de Morphée était une bénédiction. J’étais donc d’humeur légère et joyeuse quand j’ai rencontré son regard. Il m’a tout de suite reconnue, et nous avons d’un regard entendu, décidé de se faire se croiser nos routes, le temps d’une heure ou peut-être deux. Thomas est rapidement passé du statut de simple connaissance à celui d’un ami. Malgré notre différence d’âge, il a un je-ne-sais-quoi qui vous fait vous sentir à l’aise à son contact. Une sorte d’aisance dans sa manière de parler, peut-être. Pebble aussi a cette même facilité à engager la conversation. J’envie ces gens-là, ils sont toujours en bonne compagnie. Nous discutions longuement, parfois de nos vies, parfois des œuvres que je regardais assez distraitement pour une fois. Elles n’étaient pas très profondes, je connaissais l’artiste, et elle n’était pas vraiment du genre intellectuel. Ses coups de pinceaux n’avaient pas grand sens, c’était juste de la peinture étalée sur une toile. Parfois elle représentait quelque chose, parfois non… ça ne rimait absolument à rien.
    Alors je me suis rapidement désintéressée du lieu pour me concentrer sur la personne avec laquelle je le fréquentais. C’est ainsi devant la plus grosse pièce de l’exposition que Thomas s’est improvisé conteur. Il avait quelque peu haussé le ton quand il avait entamé son récit. Les autres personnes présentes s’étaient intriguées de cet homme qui volait la vedette à des dizaines de croutes vendues à plusieurs centaines de livres. Il était très fort Thomas, il n’en avait pas l’air, mais il l’était. C’était un rêve qu’il avait fait. Je buvais chacune de ses paroles, et chaque mot se matérialisait dans mon esprit.
    La mer d’abord. Je l’imaginais calme, un bateau qui y vogue tranquillement. Le ciel aux prémices du jour. Des tons de jaune, d’orangé, de rose, un ciel acidulé et dégagé dans lequel la lune est tombante et où le soleil se fait attendre. Et puis cette fête, la fin sans doute, un jeune homme s’est assoupi.

    Flash. Mal-être. Frisson. Angoisse. Silence.

    Je l’imagine, ce rêve dans ce rêve. Il y a toujours le même décor tout autour. L’homme est évanoui. J’entends des pas, toujours dans ma tête, ils semblaient pourtant si réel, j’avais envie de me retourner, me rassurer et vérifier que j’étais toujours dans la réalité. Je ne fis rien. Je gardais les paupières fermées. Une femme, donc, une femme arriva. Thomas la décrivait avec une telle précision … ses cheveux de jais, les courbes de son visage. Et pour finir ses yeux.
    Je ne pus garder les miens clos. Avec une grande inspiration je retrouvais les délices de la lumière. La suite en revanche est assez floue. La foule s’était dispersée et nous continuions à bavarder gaiement avec Tom. Mais j’éprouvais une sensation tellement étrange et indescriptible… comme si j’étais moi-même cet homme effrayé et évanoui sur le pont du bateau. C’est idiot, ce n’était qu’un rêve, et même pas le mien en plus ! Mais ça m’a bouleversée.

    Les trois jours qui suivirent furent le calvaire. Mes troubles du sommeil étaient revenus. J’étais allée jusqu’à supplier mon médecin de me prescrire des somnifères. Chose qu’il avait refusé, et je le comprends. Ce devait être la troisième fois en deux mois que j’en réclamais. J’étais de nouveau complétement épuisée et à bout de nerfs, commençant sérieusement à songer qu’il me fallait appeler un exorciste ou quelque chose de ce genre. J’étais devenue littéralement obsédée par cette femme. Dès que je fermais les yeux, je me voyais à la place de Thomas, je ressentais ce qu’il était dans ce songe… ça commençait à m’effrayer.
    Mais le troisième jour j’ai décidé qu’il fallait que cela cesse. J’ai saisi mon portable et j’ai appelé Tom. J’avais une idée bien précise dans ma tête. Une autre obsession pour anéantir la hantise. Mais pour cela il me fallait l’accord de l’homme qui avait planté ses mots dans mon esprit. Heureusement pour ma santé mentale et physique, il me l’a donnée. J’ai ainsi pu commencer à peindre.
    J’ai acheté une grande toile, un des plus grands supports sur lequel j’ai eu l’occasion de peindre, j’ai commencé mon travail. Mes coups de pinceaux étaient d’abord las, et au fur et à mesure que la peinture avançait, ils se firent plus pressants, plus courts, et plus vifs. Peindre s’était exactement comme composer une symphonie, jouer d’un instrument, écrire un roman. On devait y mettre son âme, le but était de transmettre ses émotions. Je choisis des couleurs plutôt sombres et oppressantes, exagérant les teintes du ciel qui tiraient presque parfois sur le carmin. Je ne me suis pas beaucoup attardée sur les formes du bateau, simples et épurées. Mais en revanche, la femme. J’ai passé presque une journée à lui faire son visage, des yeux immenses et étincelants. Des cils recourbés et tout aussi grands. Ses cheveux se dispersaient au vent, ils étaient du noir le plus sombre que j’ai réussi à créer. En revanche, l’homme qu’elle tenait, recroquevillé, dans ses bras, avait le visage masqué par son ombre. Je n’avais pas envie que quelqu’un d’autre paraisse moins beau, ni ne le semble plus. Il n’y avait qu’elle.
    Une fois mon travail finit, j’en étais si fière, que j’ai fait des pieds et des mains à mon galeriste pour qu’il soit exposé. Ça n’était pas dans notre deal, il a râlé, mais j’ai fini par le convaincre. J’ai tout de suite appelé Tom pour qu’il vienne jeter un œil et me donner son avis critique. Il était journaliste, ça il savait faire !
    Et aujourd’hui il était là. Devant mon œuvre. Pendant que moi, j’attendais son jugement. Un mélange d’impatience et d’appréhension m’enserrait le ventre et la gorge.

    « Qu’en penses-tu Thomas ? »
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Dim 11 Mar - 16:09

Il se mordit la lèvre. Il détaillait tout, chaque coup de pinceaux, chaque nuance, chaque couleur, chaque forme... il se perdait dans les détails. Alors qu'il tentait de voir le ciel, la mer, son regard revenait toujours sur celui de la jeune femme, à son grand mécontentement. La femme d'Hermia était loin d'être décevante, au contraire. Elle pourrait même être plus belle encore que celle du rêve. Les yeux de la jeune femme, les nuances pétrole de ses iris... ils le happait, le saisissait. Ils s'introduisaient dans sa cage thoracique et s'appuyaient sur son coeur. Ils le faisait battre, comme s'il n'avait jamais battu auparavant, comme si c'était le premier souffle de vie de Tom. Il gardait les mains dans ses poches, croyant feindre l'indifférence. Mais elles se tordaient autour de ses clés et autres choses futiles. Tom, quand quelque chose le dérangeait, ils tordaient ses doigts. Il n'arriverait pas à rester neutre. Son émotion se lisait clairement sur ses traits. Ils étaient perdus, il avait la bouche légèrement ouverte, comme s'il voulait dire quelque chose. Il n'avait plus de joue, il avait des cernes. Tom s'était porté bien pourtant, depuis ce matin.
Mais maintenant il était désemparé. La peinture, comme la photographie, ne le touchait pas plus que ça. Même s'il avait plus de facilité à apprécier ce premier domaine. En général, ça ne le touchait pas. Aujourd'hui, il était totalement perdu dans la toile. La mer était immense, et glacée parfois. Il voyait son acier percuter la coque du bateau, certains détails sur cette mer, ou sur le ciel, étaient tel qu'on en tomberait au sol... pourtant c'était toujours cette femme, ce regard...
Il y avait un mélange de tout et de rien. Le Vide comme le Monde. La simplicité se mêlait avec la complexité dans une harmonie saisissante. Il se sentait envahi, comme si les flots de ce qu'il devinait être l'Atlantique, allaient bientôt surgir du tableau et l'engloutir. Pas eux, pas ces gens qui passent devant la toile sans réagir outre mesure, juste lui. Il se sentait dans ces vagues, calmes pourtant, il croyait se noyer. Il perdait ses repères. Il était sage devant la peinture, mais à l'intérieur de lui se jouait une véritable tempête pendant qu'un ciel lourd grondait.

« Le ciel il est... »

La main des sentiments le prenait impitoyablement par la gorge, elle était aussi serrée que celle d'Hermia. Il arrivait à peine à parler, sa voix cassée tremblait. Elle était loin de celle habituelle qui planait dans l'air, forte et charismatique.
Tom cru sentir perler quelques larmes, mais il les renvoya en un battement de cils et elles disparurent.
Le ciel était gigantesque aussi, ses nuages noirs et rouges semblaient avoir les rondeurs du pinceau de Raphaël. Mais toujours... toujours ce regard... il essayait de s'en défaire. Il essayait de regarder ailleurs, le décor de la scène en lui-même était impressionant.
Il avança son visage de celui de la femme. Il semblait pouvoir sortir du tableau à tout moment et venir l'embrasser. Il scruta son regard, chercha la faille, ce quelque chose qui rendra ces yeux atones, sans envergures. Plus on connait un objet, plus il parait banal. Thomas voulait connaître ce regard, le comprendre, l'obtenir pour que plus jamais il ne le touche comme maintenant. Il voulait faire disparaitre l'ombre mystérieuse de l'inconnu de ces yeux. Il prit une inspiration sifflante en se reculant. Surplombé de toute l'envergure de l'oeuvre, il se sentait perdu parmi les couleurs, et aspiré par le regard de cette femme.

« Ce n'est qu'un rêve mais... »

Ce n'est qu'un rêve dont il ne connaissait pas la signification. Ou peut-être que si mais il ne voulait pas le savoir. Il avala sa salive et sourit, d'un sourire bancale. Il s'arracha de l'emprise du tableau, avec difficulté et regarda Hermia. Il ne savait pas s'il aimait. Il était trop ébranlé pour le moment. Il n'arrivait même pas à apposer un avis sur la toile, même objectivement, sur la technique simplement.

« Je... te remercie. »

Qu'au final, qu'il aime ou qu'il n'aime pas, l'émotion infini et la splendeur qui résultait de cette oeuvre, étaient tel qu'il n'en ressortira pas indemne. Touché comme rarement il avait pu l'être, il aurait pu pleurer. Mais il avait beaucoup trop de dignité pour cela.
Il tenta de parler, il réussira plus facilement à s'en remettre grâce aux mots.

« Je suis venu en ne m'attendant à rien, je suis venu comme ça... »

Il n'y arrivait pas et le voilà au sommet de son coeur. Il fit quelque chose d'inattendu, qu'il ne se permettait que rarement, même pas avec Ambroise. Il lança sa main vers les épaules d'Hermia, les entoura et attira la jeune femme vers lui. Ils étaient deux artistes, qui avaient été ébranlés chacun pour des raisons différentes. Ils se tenaient, face à la grande toile, et ils regardaient ces raisons inconnues pour eux-mêmes jouer avec leur coeur. Ils se tenaient amicalement, face à l'immensité d'une mer et le tranchant d'un regard, prêts à tout subir. Ils ne se connaissaient pas tant que ça, mais l'émotion, qui était la même comme pour l'écrivain que pour la peintre, les réunissait en ce samedi après-midi.
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Dim 25 Mar - 15:17

C’était il y a précisément dix-sept ans que mes doigts ont touchés de la gouache pour la première fois. Je me souviens que mes mères en avaient mis un peu de chaque couleur dans des petits pots m’avaient dit en souriant, que si je voulais, je pouvais peindre sur le mur tapissé de coupures de presse. C’est ainsi que haute comme trois pommes j’avais souris, et m’étais attelée à tâcher de vie tout ce qui était encore noir et blanc. J’en avais mis littéralement partout. Le comment reste et demeurera un véritable mystère car même le plafond avait été victime de mon art, mais, c’est sans doute le premier véritable souvenir qu’il me reste de mon enfance. Peu après, nous avons quitté cet appartement, mais avant, ma mère a eu la présence d’esprit d’immortaliser ma première fresque et a pris une photo. Le cliché, même s’il est un peu délavé depuis le temps, reste toujours sur moi, à l’abri. Je l’ai roulé et réduit pour le glisser dans une petite fiole que je porte en pendentif, toujours, autour de mon cou. Et c’est ce que je serais dans ma main en ce moment. Ça me donnait un peu de courage pour affronter le jugement de Thomas.
Le journaliste était debout, planté devant le tableau. Ce qui était étonnant, c’est que quand on veut apprécier pleinement une œuvre, on se place à une certaine distance afin de pouvoir la contempler dans sa totalité. Thomas, lui, s’était rapproché au fur et à mesure, et maintenant il se tenait très près de ma toile. Son souffle était à deux doigts de toucher ma peinture. Son rêve. Il arborait une expression impassible, et ne faisait que de me conforter dans mon malaise. Je n’en pouvais plus, je me laissais tomber dans le fauteuil, derrière moi. Cet homme m’avait réduite à l’état de paradoxe ambulant. J’avais déposé toutes les certitudes de mon existence à ses pieds. Ça devait bien être la première fois que quelqu’un arrivait à chambouler mon âme à ce point. Je redoutais autant que je priais croiser ses deux prunelles azur. J’étais impatiente, je voulais connaître son opinion, et en même temps, je voulais juste qu’il se taise, qu’il ne brise pas le silence. Alors que d’habitude je me fichais bien des critiques, c’était presque vital que Thomas me fasse part de la sienne.

« Le ciel il est... »

Il ne finit pas sa phrase. Sa voix s’était brisée entre temps. Je ne savais comment interpréter ça. Tom n’était pas un homme que l’on pouvait facilement cerner, mais il savait trouver les mots. C’était donc étrange, presque un évènement surnaturel que Thomas Williams ne finisse pas une phrase. Et il n’avait pas sillé. Il avait prononcé ces quatre petits mots tout en continuant de fixer mon … œuvre ? Je ne savais plus trop. Mais dans tous les cas, même si Tom pensait que ma toile n’avait aucune valeur, qu’elle n’était qu’une croûte comme on en voyait tant, moi, je garderais la conviction dans un coin de mon cœur que c’est un des tableaux de ma vie. Et peut-être même l’œuvre de ma vie, qui sait ? On ne peut pas être troublé jusqu’à l’obsession sans qu’il n’y ait de débouchées.

« Ce n'est qu'un rêve mais... »

Encore une fois, une phrase sans fin. Pourquoi hésitait-il donc autant mettre un point final ? L’incompréhension grandissait, quand, bien que le mouvement se soit fait avec une extrême prudence, ce fut presque brusquement qu’il accrocha mon regard. Je me relevais, je sentais comme une attraction magnétique dans ce contact visuel. Mais je ne percevais toujours rien de bon ou de mauvais au fond de ses deux pupilles. Et ça me troublait, interpréter le peu que Thomas me disait se révélait impossible, je détestais cette sensation. C’était l’équivalent pour moi de marcher les yeux bandés sur un fil avec plus de cent mètres de vide sous mes pieds. Et à mon plus grand damne, je ne sais pas voler.

« Je... te remercie. »

Bien malgré moi, je sentis un sourire étirer mes lèvres et éclairer mon visage. Cette appréhension qui me bouffait s’était envolée comme si elle n’avait été qu’un horrible oiseau de malheur. Thomas m’inquiétait un peu néanmoins, s’il ne l’était pas plus, il semblait aussi perdu que moi. On aurait presque pu matérialiser trois gros points de suspension dans chacune de ses phrases. Je ne comprenais pas très bien pourquoi. Lui, il n’avait aucune raison d’être tendu comme la corde d’un arc. Il n’attendait rien. Mais c’était quand même son rêve que j’avais peint. S’il m’avait émue à ce point, si la saveur qui s’était répandue dans mes veines était la même pour Tom …

« Je suis venu en ne m'attendant à rien, je suis venu comme ça... »

Il m’attrapa par les épaules et m’enserra dans ses bras. Il n’était pas très adroit avec les contacts physique, ça sautait aux yeux, mais sa maladresse m’émue profondément. Avec étonnement je sentis une larme mouillée ma joue. Je la rattrapais rapidement avec ma langue avant qu’elle n’aille goutter sur l’élégante veste de Thomas. Le gout salé dans ma bouche était délicieux pour une fois. J’en goutais et savourais toutes les nuances, c’était une larme de joie.
Après une minute je me dégageais des bras de Thomas. Une minute, c’est long pour une étreinte, mais c’était un temps nécessaire pour communiquer tout ce qu’on avait sur le cœur. Parfois, et bien souvent, les mots sont inutiles. Et à cet instant, les mots me manquaient. Il n’y avait rien à dire, et pourtant, je savais que je ne pouvais rester silencieuse.

« De rien. » dis-je simplement. « Je pense que je fais le bon choix en t’offrant cette toile. Aucun acheteur ne saurait réellement l’apprécier à sa juste valeur. » A vrai dire, je venais juste de le décider. Mais c’était vrai. Je ne voyais personne d’autre avoir cette œuvre en sa possession que Thomas Williams.
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Dim 25 Mar - 20:16

Tu rêves d'une femme qui t'as appartenu, mais ce n'est qu'une copie car l'originale n'a pas voulu de toi. Ton torse d'homme pulse sous les battements d'un cœur trop épris. Il s'élance comme un cheval au galop dans ta cage thoracique alors qu'elle te prend. Fou, l'étalon renâcle, s'agite, se cabre, hennit. L'élégance des nombres premiers sombre dans tes yeux et tes côtes résonnent sous les ondes d'une musique trop forte.
Tu inspires, tu es fatigué. Les débordements de ton cœur t’affolent, tu es perdu. Alors... alors tu te détourne et fuis ce qui est toi et tien. Ton esprit torturé depuis quelques mois fait resurgir les éclats d'étoiles que tu ne veux pas voir. Tu préfères oublier les beaux yeux bleus et les sourires somptueux pour te consacrer au vide devant toi. Tout est blanc, et bleu, et rouge, et orange... tout est blanc. On t'a peint les arabesques d'une vie effrayante et tu as peur de constater qu'elle était la tienne. Loin des addictions du petit peuple, tu as touché à la drogue des fous et des ingénieux. Les lumières ont été sur toi et maintenant que le rideau tombe, que la farce est faite, que le sourire sombre, que la nuit s'étend et que le noir te prend, tu grelotte. A-t-il toujours fait aussi froid ici ? Et pourquoi ne nous répond-il jamais lui ? A se balancer dans sa cage, dans son manguier aux milles pages, en nous regardant de haut. Tu préfères ne pas lever les yeux, tu ne veux pas voir ce sommet vertigineux. Tu y es monté, tu regrettes la descente. Tu as tant cherché à perdre, en croyant mieux retrouver ensuite, que tu ne sais plus ce que tu cherches. Les mains anxieuses que tu tords ont vu bien des choses et ton front soucieux se plisse. Le monde s’écroule comme un mur devant toi et laisse échapper ses échos. Tu te dis que toi aussi, tu as bien le droit de faillir, défaillir, jusqu’à mesurer le prix. Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ris aux larmes, tu l’armories. Mais qu’est-ce qui t’arrive ? Tu ne dors plus qu’au bord de ton lit. Oh comme tu regrettes, tu n’es plus ce que tu es, les murs ont des oreilles, les murs parlent trop, oh comme tu déteste. Tu n’es plus ce que tu es, la lune qui te surveille, la lune est dans ton dos. Tu as bien le droit aussi, de railler, dérailler, épuiser toutes tes envies. Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
Tu te souviens du temps où tu marchais sur les eaux et que tu la suivais à la trace. Et ces montagnes, oh, comme tu les déplaçais juste pour l’amuser. C’est maintenant toi qu’on abandonne sur le pavé, seul avec ta couronne. Dans la tourmente, tu avais tellement besoin d’elle mais elle n’est pas venue une seule fois. Alors, comment se prendre au jeu quand on n’est pas pris au sérieux ? Elle est vraiment ratée cette nouvelle épopée, elle était pourtant si belle sur le papier. Courage ! Nous ne sommes que des humains, nous ne sommes que des êtres incertains.
Rien que des êtres incertains dans Londres, Londres maquillé de strass, malaxé jusqu’au thorax, Londres qui se prélassait longtemps déjà. Londres, saupoudré de sucre tout le long des allées en stuc, se prépare sans trop savoir pourquoi. Londres c’est une souricière, une avenue en marche arrière, Londres c’est un rendez-vous où personne ne viendra. Où sont les anges qui dormaient sur ses toits ? Vous artistes, êtes-vous ces icones qu’elle a perdu à la voix cassée ou aphone ? Etes-vous sa jumelle au rayon lumière devant le mur de réverbères, cette jumelle à qui elle donnait la main pour la première fois. Cette jumelle avec qui elle faisait la paire en riant si fort que la plus belle a bien failli mourir, mourir de joie.
Hermia et toi vous vous tenez sur le chemin et l’écho se mêle à vos voix qui appellent quelqu’un. Vous revenez de loin. Quand Londres s’en va, vous priez pour qu’il revienne mais Hermia te dis, viens on va danser quand même. Vous revenez de loin. Vous vivez dans cette boite à musique, douce musique qui vous fait tourner sur un plancher mécanique comme les anges de Londres. C’est presque rien, ce n’est que le fruit du hasard, la vue sur la gare et les trains qui reviennent de loin.
Thomas tu te sens mal, tu as brillé un temps, maintenant tu explose. Au haut de cette montagne, qu’on t’a fait croire noire, tu n’as pas voulu baisser les yeux et affronter le vertige des nouveaux artistes. Aujourd’hui tout recommence, le temps réécrit sa musique, ses portées anciennes ont disparues. Tu dois reprendre, recommencer, réapprendre et tu dois d’abord vivre. Hermia, en cette c chaude après-midi de printemps, t’aide à renaitre en te faisant te consumer d’abord. Ce tableau devient, la dernière trace d’hier et le premier pas pour demain. Hermia et toi êtes ces anges qui dormaient sur les toits, Hermia et toi devez reprendre vos voix aujourd’hui cassées ou aphones. Recommencer, il va falloir démolir ces murs à l’écoute, ces murs qui murmurent et aveugler la lune qui vous regarde. Thomas reprit le sourire du vrai homme qui vit, de l’homme qui a des poumons gonflés d’un air vif. Cet air ne doit plus brûler, cet air doit faire resurgir la flamme mais il ne doit plus brûler. Tu le comprends Thomas.


« De rien. » dit-elle simplement. « Je pense que je fais le bon choix en t’offrant cette toile. Aucun acheteur ne saurait réellement l’apprécier à sa juste valeur. »

Thomas sourit, ça ne le surprit pas. Hermia était une enfant candide et trop gentille. Il sourit comme avant, d’un grand sourire ravi. Mais qu’est-ce qui t’arrive ?
Il hésitait, il se sentait un peu mal à l’aise. Chacun son tour. Ce n’était pourtant pas son genre.
Ses yeux effleurèrent de nouveau la toile…
Un tableau d’une telle ambition était impressionnant et il avait dû engendrer bien des cernes.

« Tu ne peux pas me l’offrir… mais dis-moi, comment dors-tu la nuit ? »
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Lun 26 Mar - 1:52

« Bonjour, bonsoir. Je m’invite chez toi et je lis dans ton âme. Bonjour, bonsoir. Hermia ma chérie, stop, arrête ton char, ce ne sont que des illusions et tu te leurres. Et tu le sais, pourtant, tout au fond de ton petit cœur qui cavale et se fraye un passage dans tes trippes. Tu le sais que tu n’as aucune chance. Alors pourquoi continuer de lutter. Pourquoi continuer à se battre. Pourquoi continue-t-il de battre d’ailleurs ? Cet organe moue et inutile ! Attends, viens par-là, je vais te l’arracher… »

Et je cris. Je quitte mon monde de cauchemars et je m’époumone. Je suis seule dans mon petit appartement, heureusement. Toutes les nuits c’est la même chose. Il y a ce fou qui parasite mes rêves, qui vient les peindre de sang. C’est maintenant la couleur qu’ont pris tous mes songes, une teinte écarlate et une senteur âcre d’un liquide vital répandu sur les lattes d’un planché. Toutes les nuits c’était la même chose. Depuis ce jour dont vous connaissez déjà l’histoire. Depuis que le rêve de Thomas a remplacé les tristes tableaux de mon subconscient. Je lui en suis reconnaissante, tellement, à un point qu’il ne pouvait pas imaginer. Je ne lui dirais certainement jamais l’ampleur que cette journée à la galerie a eue sur ma vie. La paix qu’elle a instaurée dans mes nuits. Thomas est l’homme qui a innocemment, de sa plume dorée, signer un armistice avec mes crainte. S’il avait eu quelques années de moins je crois que je n’aurais pas hésité, je l’aurais demandé en mariage ! Et maintenant il se tenait devant moi, les mains sur mes épaules, et il me demandait :

« Mais dis-moi, comment dors-tu la nuit ? »

Cette question, personne ne me l’avais jamais posée. Personne, y compris mon docteur à qui je rends une visite mensuelle pour me faire prescrire quelques cachets. Pilules que depuis ma dernière visite il refusait de me céder, ce bon monsieur, il ne voulait pas que je tombe accro aux somnifères, il ne s’inquiétait pas beaucoup non plus de ma santé. Quand on souffre de troubles du sommeil, on n’est pas considéré comme malade. On nous dit simplement qu’il faut boire une tisane, un verre de lait avant d’aller se coucher, comme aux enfants, on nous conseille de compter les moutons, de faire des listes dans nos têtes. On nous dit qu’il est nécessaire de réduire le stress dans nos vies, de se coucher plus tôt, de moins regarder la télévision. Moi, à tout ça, j’ai répliqué platement que j’étais la femme la plus calme du monde, que je ne possédais pas de télé, que je me couchais presque tous les soirs à vingt-trois heures trente-cinq. Ce à quoi mon médecin et son salaire à cinq chiffres a rétorqué que non, je n’aurais pas mes médicaments. Si seulement il m’avait posé cette question. C’était juste trois petits mots : comment dors-tu ?
Comment je dors ? Lui aurais-je répondu. Je dors mal. Je ne dors pas. J’ai peur de fermer les yeux. J’ai cette horrible boule au ventre, cette appréhension quand je me dis qu’il est l’heure d’aller au lit. Je me persuade que c’est dans ma tête, que je suis détraquée. Mais c’est bien là, et ça ne serait pas aussi effrayant si ça ne semblait pas aussi réel. Tous les monstres étaient si proches, juste cachés en dessous de mes paupières. Existait-il une opération pour extraire des pensées et en implanter des nouvelles ? Le docteur m’aurait prise pour une folle si je lui avais demandé ça, pourtant, le plus sérieusement du monde. Maintenant cette question n’avait plus de raison d’être, je connaissais déjà la réponse. Oui, bien sûr qu’il y en avait.

« Je … » murmurais-je. Encore une fois, je ne savais pas quoi répondre, c’était à mon tour d’user des points de suspension. Comment dors-tu ? Pourquoi Tom avait été le seul de tout mon entourage, aussi restreint qu’il soit, à s’en rendre compte ? Pourquoi avait-il été le seul à remarquer ces larges cernes qui émaciait mon visage ? Même si j’essayais de masquer ces traits par tout le maquillage que j’avais réussi à trouver, elles restaient désespérément visibles... Comment faisait cet homme pour toujours poser les bonnes questions ?

« Je … » L’émotion finit par me submerger. Bien malgré moi, je cédais à la lutte. Pourquoi continuer à lutter ? susurrait le fou. Il avait raison le monstre ! Il n’y avait vraiment aucune raison. Sinon retenir le torrent de larmes qui était en train de mouiller mes joues. C’était bête de pleurer devant Tom, il allait sans doute mal interpréter les choses. J’enfouissais mon visage dans mes mains. C’était la véritable crise de nerfs. Tout maintenant était en vrac dans mon corps, et mon cœur battait à cent à l’heure. Pourtant, je sentais encore mes lèvres continuer à former un joli sourire. Ces larmes, ce n’étaient pas des larmes de joie comme celle de tout à l’heure. Ce n’étaient pas non plus des pleurs de tristesse, certes quelques une d’entre elles étaient messagères de fatigue. Mais la plupart d’entre elles signifiaient libération. Fini les nuits sans Lune, j’allais enfin pouvoir plonger avec délice dans les méandres du merveilleux !

« Je … je dors bien. »
arrivais-je à prononcer entre deux sanglots. « Je dors vraiment très bien ! Ne fais pas attention, c’est vrai que ces derniers mois…. années, j’ai souffert d’insomnie mais maintenant c’est fini ! Et tu n’y es pas pour rien ! C’est pour ça que j’insiste, prend cette toile, ça me ferais vraiment plaisir qu’elle soit présente chez toi pour les grandes occasions. Quelle assiste à des tranches de ta vie. Peut-être qu’un jour elle verra même un joyeux dîner de famille ! Un joli festin pour célébrer le mariage de toi et Miss Pebble ! » Avec un doigt, j’essuyais une dernière larme et j’osais jeter un petit clin d’œil narquois à Tom. Je ne savais pas grand-chose de sa relation avec Pebble, mais du peu que j’avais pu en voir, ils étaient vraiment assortis l’un pour l’autre !


Si tu trouves ça nul, c'est pas de ma faute, regarde l'heure où ce message a été posté !
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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Sam 31 Mar - 16:01

Il faisait difficilement attention à Hermia, il revenait toujours sur la toile. Sur le ciel, la mer et le regard. Parfois, vous aimez quelque chose ou quelqu'un mais vous ne savez pas pourquoi. Tout à coup, ce dramaturge au visage poupin mais commun vous poursuit. Vous vous référez à lui : "Patrick Dewaere ? Mort en 84 ? Un an avant lui !"
C'est étrange, peu agréable, triste mais dans le même temps, vous êtes content. Thomas était comme ça maintenant : étrange, peu agréable, triste, mais content.

« Je … » murmura-t-elle. Thomas se tourna vers elle et cessa peu à peu de sourire en voyant sa petite bouille ronde. Elle n'allait pas bien, des grands cernes creusaient son visage. Il ne l'avait pas vu tout de suite, il ne l'avait pas réellement regardé en fait, happé par le tableau.
Ah le sommeil ! L'obstacle de l'artiste. Celui qui créait cherche toujours à repousser les barrières humaines. A toujours vouloir trouver et vivre, l'artiste oublie de se poser. Ca peut aussi être son corps : déglingué, désaxé par les éclats de l'artiste, il oublie et ne fonctionne plus qu'à son rythme. L'artiste cherche toujours à passer pour autre qu'un humain ordinaire, peut-être est-ce pour ça qu'on les trouve si arrogant.

Mais être un artiste c'est surtout trouver le sens ! C'est ce qui bloque justement ! L'art est si abstrait qu'on n'arrive jamais à lui trouver une définition universellement correcte. Elle doit être trouvée par soi-même. En voilà de grandes phrases ! Mais il doit y avoir une part de vrai... Thomas est un homme qui espère beaucoup.
En somme, l'artiste, il quête un sens. Jusqu'au bout, toujours, jusqu'au dernier souffle. Thomas devinait qu'Hermia avait essayé aussi. Peut-être tout sans trouver. Lui aussi. Il a écrit "j'ai aimé". Il a voyagé, il a cru, il nagé, mais il n'a pas trouvé le sens. Eux deux n'avaient ni envie de sauter, ni envie d'une balle. Juste d'exister même si c'était pour que dalle. Ils bien aiment, se sentir sales parfois. Ils aiment avoir de la chance et se faire embrasser. Mais bien sûr, quand ils y pensent, tout ça n'a pas grand sens. S'ils y pensent.

Aujourd'hui, braderie, ils offrent tout ce qu'ils ont, tous leurs objets. Leurs souvenirs aussi, contre un sens à leur vie. Même si ce n'est que pour un temps, même si c'est un peu décevant, juste pour les vacances ou rien que durant une danse. Ils ont tout essayé, ils n'ont pas trouvé. On dit que pour beaucoup c'était la même béance. Peut-être fallait-il le commander à la naissance ? Avec peu de chance ils parieraient que c'est pour eux. Peut-être il y en a t-il un qui les attend, sagement à la maternité ? Peut-être ne sont-ils pas nés, peut-être ne sont-ils qu'absence, tant que ne leur est pas donné le sens.

« Je … » Les larmes coulèrent comme une pluie battante sur ses joues. Quelques gens autour la regardèrent avec méfiance, inquiétude, curiosité. Thomas, lui, avec gêne, avec embarras et anxiété. Bien qu’il eut compris. Il hésitait à la prendre dans ses bras, qu’en dira-t-on ? Le regard des autres, les avis, étaient quelque chose d’important pour le journaliste. Il y portait beaucoup d’attention, il aimait que les gens l’apprécient. Bien sûr, on ne peut pas être aimé de tous et il faut avoir le recul nécessaire pour distinguer l’importance des opinions. Celles qui comptent ne sont vraiment que celles des gens qu’on estime. Et il existe des gens qui n’en sont pas dignes. Il leur jeta un regard, ils étaient de ces gens.
Il se redressa alors, posa ses grosses mains d’ours chaud sur joues charnues et rouges. Le soleil de fin d’après-midi, renaissant après une pluie, baigna la salle de sa lumière réconfortante. Il y a des plaintes dans ce pays, des plaintes qu'on entendrait de loin si on pouvait mais il y a tant de bruit ici on entend plus que lui le bruit blanc du printemps. Une guerre a repris plus au sud. Oh, c'est loin ! Dans un silence parfait pourtant, on entendrait mais il y a tant de bruit ici, on entend plus que lui : le bruit blanc du printemps. Oui il y a tant de bruit ici on entend plus que lui le bruit blanc du printemps.

« Je … je dors bien. » sanglota-t-elle. « Je dors vraiment très bien ! Ne fais pas attention, c’est vrai que ces derniers mois…. années, j’ai souffert d’insomnie mais maintenant c’est fini ! Et tu n’y es pas pour rien ! C’est pour ça que j’insiste, prend cette toile, ça me ferait vraiment plaisir qu’elle soit présente chez toi pour les grandes occasions. Quelle assiste à des tranches de ta vie. Peut-être qu’un jour elle verra même un joyeux dîner de famille ! Un joli festin pour célébrer le mariage de toi et Miss Pebble ! »

Il sourit largement. D’un sourire joyeux, un peu gêné quand même. Depuis Paola, il n’avait pas eu de relation sérieuse. Thomas avait besoin des femmes pour vivre, c’était comme ça qu’il avançait. Pas juste pour la vie à l’horizontale : il avait besoin d’être amoureux, d’être intéressé. De pouvoir intéresser aussi ! Surtout ! Il était sensible, tant et si bien qu’il pouvait même pleurer… pour une femme ? Peut-être… mais il était aussi orgueilleux : alors s’il pleure, ce serait en silence et dans l’ombre…

Mais, en ce moment, ce n’était pas ses larmes qui coulaient. Il prit Hermia par les épaules et ils traversèrent la pièce. « Viens-là, on va se calmer un peu dehors et puis après on rentrera… et bientôt, je te raconterais tout, sur « Miss Pebble ». Il hésita avant d’ajouter : Et rassure-toi, je la prends ta toile, c’était surtout par politesse au départ, que j’ai refusé. »
Comme un papa et sa fille, ils se tenaient serrés l’un contre l’autre pour ne pas trébucher. Pour ne pas pâlir ni baisser les yeux devant ceux des autres. Ils sortirent juste le temps de se rafraichir. L’air même si pollué, parut net et frais sur leur visage et il pénétra dans leurs poumons fatigués. Epuisé de toujours chercher cet air qu’ils désirent, cet air vivifiant, qui ferait même plus que les faire juste vivre.


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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Dim 15 Avr - 17:14

A peine mon flot de larmes s’était tari, mes joues n’avaient pas encore eu le temps de sécher, que je me maudissais déjà pour avoir étalé comme ça tous mes sentiments. Je pouvais voir à l’autre bout de la galerie, un homme qui me regardait avec ce même air de pitié que l’on prend pour dévisager un enfant en plein caprice. Je savais que Thomas était une personne plus intelligente que la moyenne. Ce n’était pas compliqué à deviner, dès que l’on plongeait son regard dans les pupilles si bleues du journaliste, c’est un océan de savoir et de sagesse qui se présentait à nous. Thomas a vécu, et j’aimerais vivre autant que lui. Cueillir chaque jour sur la pointe des pieds et en sortir grandie. Apprendre tout le temps et n’oublier jamais. Qui ne rêve pas d’une vie comme celle-là ? Et bien, la plupart des hommes, comme celui là-bas, qui m’offre sa pitié sur un plateau d’argent. Dans le monde où nous vivons aujourd’hui, pleurer c’est pour les faibles. Dès que quelqu’un ose relâcher la pression, l’étiquette de victime fragile est directement collée sur son front. Tout ça, c’est l’histoire de mon enfance.

D’une voix douce, Thomas me prit par le bras pour m’emmener à l’extérieur. Il fit taire mes craintes avec juste quelques mots. Tom était un homme qui avait un instinct paternel et protecteur si fort… C’était impossible à rater. Sa fille pouvait vraiment s’estimée chanceuse ! Carmen. C’était son nom. Il en parlait souvent de sa fille d’ailleurs. Il était intarissable à son sujet, et moi j’aimais l’écouter, ça me faisait plaisir, et ça me faisait découvrir aussi. Pour quelqu’un comme moi qui n’ai jamais eu que deux mamans, la relation qu’on pouvait entretenir avec un père était une dimension mystérieuse et inexplorée. Même si je ne me plaignais pas de ma situation, loin de là ! Je devais avouer, que, parfois il m’arrivait de m’imaginer un père. Cette image d’autorité que l’on avait, ce héro qu’on admirait, l’homme de notre vie qu’aucun garçon ne pourrait jamais remplacer. C’est peut-être à cause de cette absence qu’à vingt ans je n’ai eu qu’une seule vraie relation amoureuse. Que j’ai pris la décision de me préserver jusqu’au mariage en dépit de toutes les critiques et des regards de travers. Que j’ai encore extrêmement de mal à établir des relations, même les plus innocentes avec le sexe opposé.
A vrai dire, je ne connais réellement que trois garçons dans cette ville. Thomas, qui est vraiment ce qui se rapproche le plus d’un père pour moi. Raphaël, qui doit être mon meilleur ami, et qui est gay. Et puis il y a Luke, mon colocataire. Je n’ai pas encore vraiment mis de mot sur notre relation, elle est vraiment particulière. Je ne le connais pas, pour la bonne raison que lui-même s’est oublié. Luke est amnésique, il pourrait bien être prince héritier d’un royaume perdu ou le plus grand gangster de Chicago que lui comme moi l’ignorerait complètement. C’est pour ça que c’est extrêmement compliqué de définir nos rapports.
Depuis qu’il a emménagé chez moi, c’est beaucoup moins dur d’affronter mes troubles nocturnes. Dès qu’il m’entend hurler, il accourt et me prend dans ses bras. Il me rassure avec son étreinte. Il est vraiment adorable, et même si je ne sais rien de lui, ou de sa vie d’avant, je ne suis même pas sûre de son prénom à vrai dire, mais … Je sais qu’il n’est pas quelqu’un de mauvais. Qui accepterait de continuer à vivre avec une pauvre folle qui réveille tout l’appartement en criant plus fort qu’un nouveau-né ? Pas beaucoup de monde, ça c’est sûr. Et c’est pour ça que plus les jours passent, plus je m’attache à lui. A sa façon d’être, de vivre au jour le jour, j’admire son talent pour l’Art, qui, pourtant bien différent du mien, reste unique et captivant.
Mon esprit s’arrêta de divaguer sur mon colocataire quand l’air frais s’engouffra dans mes poumons. Thomas avait encore une fois visé juste. J’avais grand besoin de respirer. La devanture vitrée ne me renvoyait qu’un reflet flou, mais je devinais sans problème mes yeux rougis, mon nez qui coulait, et ma posture voutée. J’avais l’air d’avoir cent ans, et à côté de moi Thomas n’était qu’à l’âge juvénile.
Je m’attendais presque à le voir sortir un de ses cigares, je lui en aurais sans doute demandé un. Pour essayer. Il était clair que j’étais très en retard quant aux expériences que l’on se devait de faire au cours d’une vie. Le sexe, la drogue, l’ivresse, jamais je n’avais effleuré et je me prétendais artiste. Je savais qu’un jour ou l’autre il faudrait que j’y cède pour mon art. Même si à Paris, Alice m’avait raconté ses expériences alcoolisées et que ça ne m’avait franchement pas tentée.

« Avant qu’on commence à parler histoires de cœur… j’aimerais bien, moi aussi te raconter une histoire, Tom. » dis-je avec un petit sourire. « Il y a beaucoup de choses que tu ignores sur moi. Je connais les grandes lignes de ta vie, mais les miennes, je ne t’en ai jamais parlé. Il est temps de changer ça. Ce n’est pas parce que tu as pris vingt-cinq ans d’avance sur moi que je viens juste de naître ! » je lâchais un petit rire un peu nerveux. « Je suis née à Chester, c’est clair que ce n’est pas Londres, et je n’ai jamais eu une enfance heureuse, posée et calme. C’est là un voile d’ombre que je dois lever. Je n’ai pas de père. Il n’est pas mort, je n’en ai juste pas. J’ai deux mères en fait. Aimantes, brillantes, intelligentes, elles ont vraiment fait tout ce qu’elles pouvaient avec moi, et si j’avais eu le choix, je n’aurais absolument rien changé. J’aime bien celle que je suis devenue. Mais, si je te raconte ça, c’est pour ne pas que tu te sentes mal à l’aise avec moi. Ou que tu crois des choses, comme le fait que je puisse tomber amoureuse de toi ou quelque chose d’un peu … bizarre. On ne sait jamais ce que les gens peuvent inventer comme rumeurs dans notre dos et… sache que je suis vraiment heureuse de t’avoir croisé sur ma route à cette période de ma vie. Je pense que j’ai besoin de ça pour arriver à avancer. J’ai besoin de quelqu’un qui tienne ce rôle. J’ai besoin d’un père, enfin, plutôt d’un équivalent. » Je sentis mon visage rougir, je n’en revenais pas d’avoir sorti ça à Thomas. Maintenant il allait croire que je me servais de lui. Bon sang ce que je pouvais être bête !

« Mais… sinon… tu aurais un cigare s’il te plait ? » C’était très impoli de demander comme ça, mais d’après ce que j’avais lu, fumer détendait. Mon cœur était à deux doigts de me lâcher.


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MessageSujet: Re: [pv] Enola Gay   Sam 21 Avr - 16:46

Ils sortirent. Il la soutenait par les épaules pour l’empêcher de trébucher bien qu’il la sut peu maladroite. Hermia était un peu plus vieille que sa fille mais la rondeur de ses joues la rajeunissait et on pouvait s’y tromper. Hermia était aussi blonde que Carmen était brune et la jolie peintre, qui ne manquait certes pas d’assurance, était tout de même moins excentrique. Pourtant, le fait qu’elle lui parle d’une relation père-fille entre elle et lui ne fut pas une surprise. Ca avait pris la route ainsi, sans qu’ils n’y puissent grand-chose. Hermia était mignonne, avec un joli sourire et un esprit qui vous détendait facilement. Thomas l’avait toujours vu en train de sourire. Il avait eu un ami comme lui, à New York. Un bel homme au teint halé, au front découvert et aux boucles brunes. Il souriait toujours. C’était un boxeur et quoiqu’il arrive, à n’importe quel coup, à n’importe quel coût, il sourit. Alors que son visage était en sang sur le ring, comme pour déstabiliser son adversaire… il sourit…
Un matin, dans le journal, l’assassinat de Ringo Ray le boxeur indo-américain avait fait les gros titres. Il n’était pas connu du peuple, ce nom ne disait rien à personne, mais la violence du meurtre avait défrayé les chroniques : une balle dans la nuque, après avoir été roué de coups, devant une église. Sur la page de journal, deux photos. Une de l’assassin et une de Ringo Ray : il souriait.
Tom avait revu ce sourire sur les lèvres d’Hermia et peut-être avait-ce été l’une de raisons pour lesquelles, inconsciemment, elle lui avait tout de suite plu. Un sourire tranquille, les commissures relevées juste légèrement. Pebble avait le même, le regard cependant changeait. Celui de l’actrice était plus… pervers. Dans le sens où il était plus chargé, il cachait quelque chose. Pebble attisait la curiosité de Thomas. La tempête faisait rage dans ses yeux bleus. Alors que dans ceux d’Hermia, le fleuve était tranquille, mais sombrement triste. Elle l’égayait. Hermia ne semblait pas trop malheureuse, mais elle n’était pas épanouie non plus. Peut-être était-ce son nez rouge, ses yeux larmoyants et ses épaules étroitement fragiles qui le trompaient, mais il la connaissait depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il y avait quelque chose. Un truc. Hermia trainait un truc qui l’empêchait d’avancer. Thomas la soupçonnait fortement de garder ce poids à la cheville volontairement, même si ce n’était qu’inconsciemment. Ca la freinait, ça l’empêchait de partir à toute vitesse. De prendre la vie plutôt que d’avoir peur d’elle (à supposer que cela soit de la peur). Il respectait parfaitement son choix : pas de sexe, pas de drogue, et pas trop d’alcool. Il se demandait parfois si elle avait une seule fois fini bourrée. Non, sûrement pas. Sauf que la vie ce n’est pas forcément ça, ce n’est pas dégueuler sur le voisin après quatre verres d’alcool, ce n’est pas planer en compagnie d’éléphants roses, ce n’est pas hurler toute la nuit… quoique, pour le dernier point…
Peu importe, Hermia était simplement plus mature que la plupart des jeunes. Ou peut-être effrayée ? Thomas avait l’impression de voir une petite fille, qui a grandi, trop vite. Ou pas comme il l’aurait fallu. Lui, il avait grandi avec un père et une mère, il avait été aimé, un peu maladroitement, mais il avait été aimé. Il fut perplexe quand elle lui dit qu’elle n’a pas de père, qu’elle avait toujours eu que deux mères. Que la présence autoritaire et forte, masculine, n’avait jamais été là.
Peut-être que ça n’avait pas d’incidence ? Pouvons-nous regretter quelque chose que l’on n’a pas eu ? Pouvons-nous réellement pleurer de douleur, d’une souffrance qu’on ne subit pas ? Pouvons-nous réellement comprendre ? Pouvons-nous saisir ? Si l’homme ne comprend pas, c’est surtout parce qu’il ne sait pas. S’il ne voit pas, c’est qu’il ne sait pas comment, ou où voir. Sauf qu’Hermia est adulte, et dans le reflet de la vitre, un peu brouillé par la pluie, alors qu’il se tient à ses côtés, il le constate. Une fois lancé au ciel, le petit oiseau vole et enfin il peut voir. Peut-être l’homme aurait été plus sensible s’il avait eu des ailes ? Mais l’homme est loin d’être un ange…
Il entoura de nouveau d’un bras les épaules frêles du petit oiseau. Il posa son menton sur le haut de son crâne et sourit à la Hermia du miroir improvisé.

« Si tu veux, je t’appellerai chaque soir pour te raconter une histoire le soir, pour t’endormir. »

Il était touché par cette confiance qu’elle lui accordait. Décidemment, il savait s’y faire avec les femmes ! Il ne faisait pas très chaud dehors, il frôta de sa main le bras d’Hermia pour la réchauffer. J’ai besoin d’un père, enfin, plutôt d’un équivalent. Peut-être en avait-il besoin aussi ? Peut-être avait-il besoin d’être père encore, toujours. C’était le statut le plus important qu’il avait eu à New York, il avait laissé son enfant avec sa mère et aujourd’hui, il était tombé. Carmen et lui avait toujours eu une relation très forte, ils avaient toujours été très proches. Il savait qu’elle l’aimait, il l’avait chérit durant toute son enfance. Elle lui manquait horriblement. Il avait été son héros, peut-être l’était-il toujours, mais en tout cas ce ne sera plus comme avant. Il avait envie de se sentir aussi important qu’à cette époque, ce ne sera jamais le cas bien sûr mais… Il n’avait pas éduqué Hermia, il ne lui avait pas changé ses couches, il ne s’était pas levé la nuit pour lui préparer des biberons, il n’avait rien fait tout ça pour elle, mais… Il l’aimait beaucoup. Tout en restant correct bien sûr. Quelques personnes derrière la vitre les regardaient, d’un air curieux, et peiné. Ils avaient vu les larmes de la jeune femme couler. Mais au diable les rumeurs, ce n’était que des inconnus qu’ils ne reverront jamais. Il n’eut donc pas de scrupules à la prendre dans ses bras et la serrer fort contre lui. Qu’ils pensent ce qu’ils veulent. De toute façon cette étreinte ne voulait rien dire, il n’y avait rien d’intime c’était évident. C’était juste un père qui rassurait sa fille. Il l’aimait beaucoup. Tout en restant correct bien sûr. On les regardait comme des bêtes dans un zoo. Contrairement à ces animaux, ils n’étaient enfermés nulle part. Ils pouvaient prendre la fuite s’il le fallait. Ou simplement s’ils le voulaient.
Hermia était une femme très jolie, et avec une personnalité rayonnante. C’était ce qui lui plaisait le plus chez elle. Elle n’était pas chiante, elle était originale et sensible. Hermia était sûrement la seule femme, avec sa véritable fille, à pouvoir venir pleurer sur son épaule toute la nuit à cause d’un garçon et sans qu’il ne s’énerve (sauf contre le garçon, bien sûr). Hermia était une force tranquille, en apparence du moins. Elle progressait dans la foule avec aisance, elle souriait avec spontanéité. Elle était fraiche, elle était belle. Hermia était surannée. Comme une ballerine de l’Opéra Garnier. Indémodable. Surannée, comme le chant du grand cygne. Surannée comme la peau d’une fée. Rire, parce qu’il vaut mieux en rire, très loin du pire.

« Tu sais, jamais aucun garçon ne pourra remplacer ton papa, ma chérie. D’ailleurs, comme ton papa tient à toi, il ne va pas te passer de cigare parce qu’il aimerait éviter que de vilaines cellules toute méchantes viennent te faire un trou monstrueux pas beau du tout dans ta gorge. Pas à sa jolie fille, la plus jolie. »

Et il réussit, avec une seule main, à sortir un cigare de son paquet, dans sa poche, et à le mettre dans celle de la jeune femme, avec un briquet. S’il tenait à la tranquillité de son père, elle n’y toucherait pas. Elle lui avait peut-être accordé une certaine confiance, il n’était encore qu’un ami. Un ami très important certes, mais juste un ami. Pas vraiment un père. Contrairement à ce qu’on pense, on ne devient pas accro à la première cigarette.

« Bon par contre, la première est jamais la bonne. Autant commencer par la deuxième. »

Ce qu’il venait de dire était, concrètement, illogique. Mais ce genre d’humour qui n’a aucun sens, il faut le dire avec le sérieux le plus naturel. Comme si c’était normal. En général, on mettait du temps à comprendre, puis après on souriait. Et Hermia devait sourire. Il avoue à son tour, les paroles du peintre décantant dans son esprit :

« Je sais très bien que tu ne tombes pas amoureuse de moi. Heureusement, j’ai envie de dire. Je ne suis pas vraiment tourné vers l’inceste, vois-tu. Et puis même, tes mères n’auraient aimé, je pense… tu sais, je ne sais pas si tu t’en rends compte, ou si c’est juste moi… mais tu as un effet apaisant. Comme des antidépresseurs. Ca me détend, personnellement, de te parler. Pas comme avec Seth où parfois, je dois prendre des pincettes, de peur qu’il explose, en colère. Pas comme avec Pebble, avec qui je me sens mal parce qu’elle devient importante et ce, à une vitesse vertigineuse. ‘Fin, c’est pas de sa faute mais… je me comprends. Bref, quand on se parle, c’est nettement différent. Même sur les sujets sérieux, ça reste tranquille. C’est vraiment… vraiment apaisant. Mais je sais que ça va pas. Je le comprends bien. »

Apaisés, ils ne l’étaient pas beaucoup, cette jeune personne et cette autre moins jeune personne. Aujourd’hui, ils se sont vus autrement. A cause d’un moment, d’une éclipse. Ils n’avaient plus rien fait, ils s’étaient tout permis, en pensant pouvoir étouffer les feux de détresses. Mais ils ne s’éteignent jamais vraiment. Leurs sourires s’étaient figés, comme une blessure sur un visage, en regardant le feu reprendre vie rageusement. Et même la mer, et même cette femme, ne pourront jamais vraiment l’éteindre. Ils avaient mimé la joie de l'ivresse, de la simple vie. Ils savaient tous les deux que l'autre cachait quelque chose. Qu'un truc les bouffait de l'intérieur. Ils l'avaient vu depuis le début, ils avaient vu dès le départ que l’autre trainait quelque chose derrière lui. Mais il faisait semblant de ne rien voir, par politesse. Mais c’était sûrement aussi ce qui les avait rapprochés. Ils se sont reconnus, peut-être une lueur dans le regard, cette manière de sourire, de parler… alors ils avaient sympathisé, avaient commencé brièvement à se connaitre et à voir dans l’autre une aide, un indice, pour pouvoir éclairer le lendemain. C’est dur de se lever le matin avec ce poids. C’est dur de croiser tous les jours ces mêmes personnes qui vous sourient en croyant que vous allez bien. C’est dur de faire un pas sans trébucher, parfois. Il y a des jours comme ça, on aimerait ne pas exister. Vivre ailleurs. Faire demi-tour, longer la rivière sans retour, faire de son mieux, être pris au sérieux. Ils ont fait la vie, la vraie, mais peut-être que la véritable est ailleurs, où vivent les sirènes, où le courant nous mène, aux portes de l’Eden, au Paradis ou même… ailleurs.
Tout reprendre à zéro, longer les méduses en radeau, réécrire son histoire et refaire le grand jeu des grands soirs. Il va falloir reprendre. Et pour certain, continuer. On sème les souvenirs qu’on aime, tout seul ou à deux. On ose faire d’un lys une rose, prendre un temps, une pose. On oublie dans la lumière orange que l’autre va mal : nous ne sommes pas des clowns tristes. On aime rêver d’un carnaval, d’une aurore boréale de l’Atlantique à l’Oural et malgré les ecchymoses, on ose parler de la vie en rose. Illusionnistes, ils repeindront le monde et le réécriront. En prose.
Avance ma chérie, tout ira bien. Papa est là… et quand papa sera en haut, il sera toujours là. Pendant ce temps, repeint les murs et souris. Brise les questions, tout en douceur. Sème le vent, sauve les apparences si tu veux, quand tu crieras, ne crois pas que nul t’entendra, que nul ne verra à quoi tu penses.

Thomas la serra plus fort encore dans ses bras.
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